Nautilebleu

Dive into my universe

1 note &

Polar G(endarm)eek

Bruno Bord a eu l’excellente idée de proposer une chaîne littéraire autour du concept de ”polar geek”. Voici ma contribution !




Pour beaucoup, enquêter sur les délits du web, c’est revivre “Qui veut la peau de Roger Rabbit?”, où le lapin est remplacé par un drupal qui part en live, et Jessica Rabbit est une improbable webmaster avec une robe en lamé. Franchement, moi, les seules femmes geek que j’ai rencontrées ressemblaient plutôt à Richard Stallman en plus barbues.

De mon côté, mon quotidien, c’est plutôt les petites affaires de voisinage, les mains courantes du web. Je suis gendarme spécialisé dans les affaires du web, dans une petite commune de l’Ouest. Au départ, je pensais pas vraiment devenir un expert, mais un jour le brigadier chef a appris que je savais contourner le firewall d’OpenOffice. Et avec l’entrée en pratique d’Hadopi, chaque brigade de gendarmerie allait devoir avoir son expert en cyber criminalité. Dans mon cas, il s’agit avant tout de délinquance juvénile en fait, c’est-à-dire que j’interpelle des gamins qui téléchargent la dernière saison de leur série préférée.
Dura lex, sed lex comme on dit.


Depuis 2 heures, j’ai la moustache qui me titille. Nous sommes vendredi, il est 16H35. Je sais qu’il va appeler. Avant chaque départ en vacances, c’est toujours ainsi. 5-10 minutes avant la fin du service, il appelle et je suis coincé pendant 1h30 à 2h. Toujours la même histoire. La plupart de mes collègues ont des familles à problème, qui ont des problèmes avec leur voisin. De la petite racaille. Moi, c’est ce type, qui exploite la loi de support aux PME pour m’obliger à gérer ses propres erreurs.


Un jour, ne le supportant plus, j’ai voulu aller voir la SSII qui avait commis ce site. Je me disais qu’une inspection en règle pourrait me donner un moyen de pression sur les développeurs pour qu’ils assurent eux-même le support. La boîte n’a pas été très difficile à trouver. Évidemment, elle avait mis son adresse un peu partout dans le code source, afin de se faire de la pub. Comme si leurs prospects savaient faire un clic droit > afficher la source… Et puis, c’est pas avec ce genre de site que l’on améliore son image de marque…
Arrivé sur place, j’ai très vite compris mon erreur. J’ai vu un jeune type sortir avec une brouette dans lequel était allongé un type en train de cuver. Un rapide interrogatoire m’a appris que le pousseur de la brouette était bien l’auteur du code. Il m’a expliqué que son directeur technique venait de quitter la boîte pour ouvrir un site porno aux Pays-Bas et que le type dans la brouette était son Pdg. Le pauvre avait déjà bien assez de soucis comme ça.


16h52. Dans 8 minutes, je pourrais quitter mon service, mais je sais qu’il va appeler. Il tarde, c’est pas bon ça, ça veut dire qu’il a fait une très grosse boulette… Peut être que je devrais directement l’appeler ?

A la base, un des problèmes est que pour travailler pour des vautours, il faut soit même en être un. Du coup, lorsqu’il a été question d’ouvrir un site de e-commerce, la société D., fournisseur pour la grande distribution, n’a pas fait ce que toute personne sensée aurait fait: engager un professionnel. Pour préserver sa marge, la direction n’a rien trouvé de mieux que d’affecter à la gestion de projet 3 membres de son personnel dont les affectations principal en faisaient bien évidemment des spécialistes du web : le directeur de la production, le comptable et le marketing.

Pour autant que je sache, le directeur de la production se fout du projet du tiers comme du quart. Il doit déjà avoir son quota de problèmes à régler, pour parvenir à tenir les échéances totalement fantaisistes imposées par ses commerciaux.

Le comptable a été impliqué dans ce projet parce qu’“il avait réussi l’informatisation du système d’information”, c’est-à-dire qu’il s’était fait embobiné par le discours d’un consultant d’IBM qui lui avait fourgué un AS/400. Enfin au moins, l’avantage c’est que c’est tellement fermé qu’il leur ait impossible de toucher à quoi que ce soit, à moins de risquer de devoir faire appel à un quarteron d’ingénieurs depuis le siège de Big Blue pour restaurer la configuration, ce qui suffirait probablement à manger toute la marge bénéficiaire sur l’exercice.

Non, le problème, c’est le marketeux. Persuadé qu’il a tout compris au web parce que DreamWeaver a été installé sur son PC en même temps que Photoshop, il n’arrête pas de vouloir intervenir sur sa boutique. Avec au bout du compte, à chaque fois, une véritable catastrophe. Le plus extraordinaire, c’est qu’il parvient à foutre en l’air son site, alors qu’il n’a ni e-mail, ni accès web ! Vous avez déjà vu ça vous, un webmaster qui n’a pas d’accès au web ?


16h57. Tutitududududuuuuuu. Ca y est ! Je décroche : “Gendarmerie de P.
— “Bonjour, c’est M. Le G., société D. ! Je vous appelle parce que j’ai un problème ! Mon site ne s’affiche plus !” Ben tiens, ça m’aurait étonné aussi… “Je comprend pas pourtant, j’ai touché à rien!” Son site a beau être développé en ASP, technologie abandonnée par Microsoft depuis 8 ans maintenant, c’est rare quand même qu’un site se mettre en carafe tout seul.
L’interrogatoire habituel commence.
- “Vous êtes sûr de n’avoir rien touché ? Pas fait une correction dans votre fichier produits par hasard
— “Non, vraiment je ne vois pas…
Comme il est déjà 17h05 et que je n’ai pas envie d’y passer mon week-end, je décide d’aller directement au cœur du problème : je sais que le serveur FTP qui héberge les fichiers n’est pas protégé. Sans doute un oubli de l’administrateur système qui devait être en train de lire une vidéo porno tout en configurant le site. Tel Zataz, je récupère le fichier des produits. Je l’ouvre avec vim (car tout le monde sait que les vrais pros n’utilisent jamais emacs). Bingo, le fichier a été ouvert avec Bloc-Notes, qui ne sait pas gérer les retours chariots du fichier CSV exporté par l’AS/400. Et si je voulais une preuve supplémentaire, il y a bien une promotion rajoutée sur les sandwiches jambon-fromage. Hop, discrètement (oui, un représentant des forces de l’ordre qui utilise des méthodes condamnées par la loi, ça le fait pas trop), je corrige les retours chariot et, tadaaaa!!!, le site repart comme en 40 !
— “M. Le G., je ne vois pas le site fonctionne très bien ?
— “Ah, euh… oui, c’est possible, je vais appeler un de mes clients pour vérifier !
— “C’est cela, faites !
— “Au revoir !
— “Au revoir !

Et bon débarras… Bon c’est pas tout ça, mais si je ne me dépêche pas, je vais louper l’apéro avec Maurice et Gégé !

Filed under polar geek

  1. nautilebleu posted this